


Vue intérieure de Son Marroig
Au pied de la montagne, juste en bas du col de Sôller, au temps de l'occupation maure, les vizirs de Majorque avaient installé une résidence d'été : Son Alfábia. Alfábia est un mot arabe qui signifie « jarre ». L'eau est ici omniprésente depuis l'époque où le jardin appartenait à un dénommé Ben Abet, seigneur maure de son état, qui construisit une immense citerne souterraine. Elle est encore aujourd'hui l'élément essentiel dans l'arrosage et la décoration d'Alfábia. Ses jardins subtropicaux, agrémentés de palmiers, de bambous, et rafraîchis par des cascades, des rocailles et des jets d'eau, ont été réaménagés au XIXe siècle, dans un style plus hispanique. Une volonté évidente de gommer le passé musulman du jardin qui, malgré les efforts entrepris, résiste et laisse toujours planer une senteur d'Orient. Une cour ombragée précède la façade baroque de la maison seigneuriale. A l'intérieur, dans une atmosphère un peu surréaliste d'ombre et de lumière, chargée d'humidité, on découvre des souvenirs de famille ayant appartenu aux propriétaires plutôt qu'une véritable collection d'art. Au plafond du pavillon d'entrée, on peut encore lire des versets du Coran en caractères arabes, finement travaillés, en bois d'olivier et en ivoire qui datent du XIIe siècle.

La magnifique calanque de Deiá.
De l'autre côté de la sierra, vous croiserez Miramar, le domaine acquit en 1872 par l'archiduc Salvador d'Autriche, fils du grand- duc Léopold II de Toscane. Admirateur passionné de Majorque, l'archiduc transforma la propriété en aménageant avec goût des belvédères et des sentiers. Il y écrivit une histoire des Baléares, en neuf volumes, intitulée Die Balearen in Wort und Bild. Sa résidence de Son Marroig, dont l'architecture italianisante renferme un petit musée contenant ses collections et ses souvenirs, est ouverte au public. A deux pas, se dresse un petit temple de marbre néoclassique situé face à la mer. Chaque soir, l'archiduc aimait venir contempler le coucher du soleil en compagnie de ses invités. En contrebas, Na Foradada, une roche percée sur un promontoire rocheux, s'avance dans la mer sans se soucier des vagues qui lui battent les flancs.

En chemin, voici Dei, où les yeux de l'écrivain britannique Robert Graves contemplaient le paysage classique de cette mer qu'il admirait tant. Maintenant, il repose dans un petit cimetière toujours très fleuri. Pour beaucoup de Majorquins, Deiâ est la capitale culturelle de l'île. Depuis longtemps déjà, les artistes, les peintres et autres intellectuels de toute l'Europe se retrouvent dans ce village pittoresque. Même les hippies, dans les années 70, s'y sont installés. Véritable carte postale, la bourgade aux maisons de pierres ocres est accrochée à un piton rocheux. Elle s'épanouit dans un éden parsemé de cyprès et de palmiers.
Accroché en haut d'une colline, le village de Deiâ est certainement la plus belle carte postale de la Tramuntana.
On arrive enfin à Sôller dont le nom vient de l'arabe sulliar qui signifie « la vallée d'or ». Une appellation qui lui correspond bien. Sôller occupe une vallée transversale de la sierra Tramuntana, face à la mer, et baigne dans un parfum de fleurs d'orangers. Son calme, son climat, sa lumière et ses paysages en font une île en plein cœur de Majorque. Les artistes et les touristes la choisissent d'ailleurs comme lieu de retraite temporaire.
L'exportation d'oranges et de citrons vers le sud de la France et la Belgique, qui s'effectuait depuis le port de Sôller, tout comme la production d'huile d'olive, créa d'importants échanges commerciaux et culturels. On peut en voir l'influence qui se manifeste toujours en ville sur les belles façades des majestueuses demeures seigneuriales.
Pour atteindre cette vallée, isolée par les plus hautes montagnes de l'île, une route difficile franchit le col de Sôller. Les amateurs peuvent également prendre le fameux train de Palma-Sôller, dont la voie
ouvre depuis plus de cinquante ans un accès à la vallée des agrumes et des oliviers.
A la fin du siècle dernier, les voies de communications étaient encore plus réduites et plus difficiles qu'aujourd'hui. Cette situation engendra donc la construction d'une voie ferrée entre Palma et Sôller qui fut inaugurée le 16 avril 1912 par un train à vapeur. Depuis ce jour, le train de Sôller s'est forgé une réputation et une popularité telles, qu'il est aujourd'hui considéré comme patrimoine national par tous les Majorquins.
A Palma, place d'Espagne, à côté de la gare moderne, les départs en ferrocarril pour Inca se font toujours dans une ancienne station du XIXe siècle. Mu par l'électricité depuis 1929, le petit train continue de relier plusieurs fois par jour les deux villes. Ses wagons rustiques faits de bois vernis, de fer et de verre, ont résisté aux années et à l'invasion du progrès.


L'arrivée du ferrocarril, le train en bois, dans la gare de Söller
Le parcours dévoile des paysages impossibles à découvrir autrement que par le chemin de fer. A partir de Bunyola, le train franchit les montagnes en s'engouffrant dans les premiers tunnels qui traversent le massif d'Alfábia. A la sortie du treizième tunnel, la vallée de Sóller apparaît alors dans toute sa splendeur.
Quotidiennement, un train spécial, dit « touristique », y fait une halte, permettant aux voyageurs de faire le plein de souvenirs photographiques. Sóller n'est plus très loin. Encore quelques virages et quelques viaducs avant de parfaire ce voyage d'une heure pour vingt-sept kilomètres. Le train arrive finalement directement au cœur de la ville, dans une gare style Art nouveau.
Et pour descendre jusqu'à la mer, il n'y a pas plus original que de prendre le vieux tramway (1913) qui, en saison, part toutes les cinq minutes pour Puerto Soller. Un lieu de villégiature plein de charme, au bord d'une baie circulaire naturelle qui abrite un port de plaisance fort réputé.

Puerto Soller, à quelques minutes de Soller en tramway.
Soller est un authentique paradis pour les amoureux de la nature et le point de départ de nombreuses randonnées et escalades avec de multiples possibilités en fonction des facultés et du courage de chacun. C'est aussi la première étape de l'ancien chemin de pèlerinage qui allait par « les monts élevés et les défilés périlleux », jusqu'au monastère de Lluc. Il passait par Binaraix, un minuscule village de montagne où le temps et la vie semblent s'être arrêtés. Soller ressemble à un hameau de contes de fées. Les ruelles grimpantes, avec leurs escaliers en pierre, sont bordées de petites maisons aux jardins fleuris. En remontant vers le nord après Sôller, faites une petite halte au mirador de Ses Barques. Depuis les sympathiques petits restaurants panoramiques, vous aurez pour la dernière fois une vue sublime sur Sôller.
Peu après, on pénètre dans le secteur le plus élevé de la sierra Tramuntana. Après le lac Cuber, lieu de passage des pèlerins, entre le sommet du Puig-Mayor (1445 m) et le barrage de Gorg Blau, s'élance une route qui trace des virages incroyables et vient déboucher dans la crique de Sa Calobra.

Les plus courageux des randonneurs emprunteront alors un sentier qui passe sous la falaise. Il leur permettra d'atteindre le site impressionnant du torrent de Pareis. Le lit étroit du cours d'eau, presque toujours à sec, descend sur plus de quatre kilomètres vers la mer. Encastrés dans un canyon profond de 300 à 400 mètres, certains méandres sont constamment privés de lumière et ne s'explorent qu'à l'aide d'une lampe de poche. Hélas, l'été, de nombreux touristes s'y rendent en voiture ou en bateau depuis Puerto Sôller. Cet afflux de monde rompt un peu la magie de l'endroit. Ces routes de montagne mènent aussi aux barrages qui fournissent l'eau à la ville de Palma. Elles serpentent jusqu'au monastère de la Vierge de Lluc. Situés dans le fond d'une vallée entourée de montagne et perdue au milieu de forêts profondes, les bâtiments actuels du sanctuaire, fondé au XIIIe siècle, datent pour la plupart du XVIIe et du XVIIIe siècle. Signe des temps, le monastère est devenu un centre hôtelier important. Les chambres y sont très bon marché.
le lac Cuber au pied du Puig- Mayor

N'oublions pas que ce site est dédié à la Vierge noire miraculeuse, Nuestra Senora de Lluch, une belle sculpture naïve en bois foncé, appelée aussi La Moreneta. La légende dit : « Que la statue de Notre-Dame de Lluc fut trouvée par un moine et un berger, aux environs du XIIIe siècle, entre les rochers de la montagne de Lluc. Ils déposèrent leur merveilleuse trouvaille dans l'église de Saint-Pierre de Escorca et s'empressèrent de divulguer cette bonne nouvelle. Le jour suivant, ils virent avec surprise que la statue avait disparu. Elle était de nouveau entre les rochers où elle a été découverte la première fois. Après plusieurs répétitions de ce phénomène, ils furent convaincus qu'à cet endroit devait s'élever le sanctuaire de la Vierge Marie. » Installée dans l'église, elle est, depuis, l'objet d'un véritable culte et de pèlerinages très importants à Majorque.
la Vierge noire du sanctuaire de Lluc
Chaque été, précisément, la dernière semaine de juillet, une monstrueuse manifestation entraîne plusieurs dizaines de milliers de pèlerins sur quarante-huit kilomètres. Les fidèles partent de nuit de Palma pour rejoindre le monastère de Lluc aux premières lueurs du jour. Emotions garanties ! ■
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