Ancienne capitale, lumineuse,
Deuxième ville de l'île, Ciutadella a probablement été fondée par les Phéniciens. Elle est la capitale de Minorque depuis la suprématie maure sous le nom de Medina Minurka. L'arrivée des chevaliers chrétiens au XIIIe siècle installe toute une aristocratie qui, dès lors, donne le ton et affiche la fierté de cette cité.
Malgré des remparts importants et une résistance héroïque de la garnison, le 9 juillet 1558, quinze mille soldats turcs entrent dans la ville. En trois jours, Ciutadella est mise à sac. La plupart des combattants sont exécutés et plus de trois mille survivants sont capturés pour être réduits en esclavage à Constantinople. La capitale est pratiquement détruite et devant tant de misère, le roi, Philippe II d'Espagne, envisage à l'époque de dépeupler l'île. Heureusement, ce projet restera sans suite. Aujourd'hui, au milieu de la place d'Es Born, en face de la mairie de Ciutadella, se dresse un obélisque érigé à la mémoire de ces terribles journées.
Ciutadella conserve son titre de capitale jusqu'à l'occupation de Minorque par les Anglais au XVIIIe siècle. A cette époque, le gouverneur, Richard Kane, exaspéré par l'opposition de la noblesse, déplace la capitale à Mahon. Il construit alors la première route de Ciutadella à Mahon sur le tracé de l'ancienne voie romaine (dont il reste encore quelques vestiges visibles). Reconnaissants, les Minorquins, et principalement les Mahonais, la baptiseront : cami d'en Kane.
Mais en 1756, le duc de Richelieu, maréchal de France, débarque à Ciutadella. Les Français occuperont Minorque pendant toute la durée de la guerre de Sept Ans. Hélas pour les uns et tant mieux pour les autres, en vertu de la paix de Paris, Minorque est rendue à l'Angleterre en 1763. Ce n'est qu'en 1802, aux termes du traité d'Amiens, que Minorque et donc Ciutadella reviennent à la couronne d'Espagne.

La vieille ville, installée sur la falaise qui contrôle le port, est entourée de palais seigneuriaux, appartenant, pour la majorité, aux descendants des familles aristocratiques qui ont fait son histoire.

Ne cherchez pas à visiter Ciutadella. Déambulez au hasard, dans les ruelles pavées qui conduisent aux palais. Le plus ancien d'entre eux est celui du baron de Lluriach. Il date du XVIIe siècle et se trouve dans la carrer Santa Clara.


Plus loin, se dresse l'un des palais de la famille Saura, construit en 1697, comme l'attestent les armoiries du chevalier Mossen Gaspard Saura Pons. Juste à côté, proche de l'église dels Socors, le second palais Saura est occupé par une banque. Triste fin. Pourtant, il fut bâtit pendant l'occupation anglaise en remerciement des services rendus par son propriétaire, Juan Miguel Saura y Morell, à la cause des Habsbourg. Juste retour des choses, son précédent palais avait été rasé par les partisans de Philippe V dans la guerre de Succession d'Espagne.

De part et d'autre de la carrer Major del Born se situent les très belles façades du palais du comte de Torre Saura, presque toujours fermé, et le majestueux palais Salort, certainement le plus célèbre de Ciutadella. Et pour cause, il est le seul à avoir instauré des visites payantes : « Suivez le guide, vous ne manquerez pas d'admirer, au plafond de l'entrée, les armoiries de la famille; après la traversée du salon, admirez la salle de bal et les « magnifiques » fresques de son plafond. Nous entrons dans la salle des glaces dont la vue, « magnifique » donne sur la place d'Es Born; la cuisine contient une « magnifique » collection de chocolatières et un véritable four à pain; on débouche sur le jardin intérieur, « magnifique », et sur le garage qui abrite une «"magnifique " vieille Buick qui, paraît-il, fut la seconde voiture de Ciutadella. N'oubliez pas le guide! »
Mais surtout profitez d'un portail entrouvert pour pénétrer dans une cour, par exemple celle du palais Olivar à côté de la cathédrale, ou celle du palais Squella, à la façade ocre jaune, qui hébergea en 1867, dit-on, le fils d'un enfant du pays, David Farragut, dont le buste trône sur la place du même nom, à l'entrée du port de Ciutadella.
Ce citoyen d'honneur est devenu célèbre durant la guerre de Sécession en prenant aux mains des Sudistes la ville de La Nouvelle- Orléans. Le grade d'amiral fut créé aux Etats-Unis pour le récompenser et il devint ainsi le premier amiral en chef de la flotte américaine.

En face, majestueuse, s'élève la cathédrale. Auparavant se dressait au même endroit une mosquée dont il reste quelques traces du minaret. Sitôt installés, en 1287, les chrétiens commencèrent sa construction qui s'acheva en 1362. Cette première version va se consumer, avec le reste de la ville dans le grand incendie allumé par les Turcs en 1558. Elle mettra cent cinquante ans à renaître entièrement de ses cendres. Au XIXe siècle, un portail de style néoclassique est ajouté à sa façade.
A Minorque, chaque village célèbre sa propre fête patronale au cours de laquelle les chevaux, toujours noirs, jouent le rôle principal.
Les fêtes de la Saint-Jean, au mois de juin, ouvrent, ainsi à Ciutadella, le cycle des fêtes du solstice d'été. Chaque année, ils sont des milliers à assister à ces manifestations célèbres dans toute l'Espagne. C'est l'occasion, pour les Minorquins exilés sur le continent, de revenir au pays et de rendre visite à la famille. Ces fêtes populaires qui remontent à l'époque médiévale auraient été apportées par les chevaliers de l'ordre de Malte. Elles obéissent à des protocoles païens et religieux très anciens. Les chevaux, aussi bien que les cavaliers, y arborent des parures et des ornements traditionnels.
Tout d'abord, après avoir choisi les caixers (les cavaliers), on invite les habitants à se joindre à la fête. Pour cela, le dimanche précédant le 24 juin, un homme, vêtu de hardes, traverse la ville un agneau vivant sur le dos. Ceux qui réussissent à toucher la tête de l'animal vivront dans le bonheur pour le reste de l'année. Dès le soir tombé, les premiers feux peuvent s'allumer et des bandes de jeunes se bombardent mutuellement de noix, noisettes et autres fruits pendant une bonne partie de la nuit.
La veille de la fête, c'est au tour du fabioler, à l'aide d'une flûte et d'un tambour, de battre le rappel des participants. Le jour de la Saint-Jean, il est encore là pour ouvrir le cortège, perché sur un âne. Le parcours des cavaliers a été fixé une fois pour toutes, il y a bien longtemps. Après avoir effectué trois fois le tour de la place d'Es Born, ils se dirigent vers l'ermitage de Sant Joan de Missa à dix kilomètres de Ciutadella pour une bénédiction. Leur évolution au cours de la colcada dont le point culminant est le caragol, en est la plus belle manifestation. Explication : les chevaux, surexcités par les hurlements de la foule, de la musique et de la chaleur, caracolent et se cabrent devant les bras levés sous leur poitrail. Spectaculaire...

Il faut avouer que la pomada (gin et citronnade) coule à flots. Les caixers font preuve de dextérité en brandissant leurs bicornes en guise de salut à la liesse populaire qui, chaque année, entraîne plus de 15 000 spectateurs. La fête se poursuit le lendemain par un tournoi sur le vieux port. Chaque cavalier, au galop, armé d'une lance, doit démontrer son habilité en décrochant un anneau de fer et prouver sa hardiesse en cassant des boucliers de bois aux couleurs des politiciens locaux. L'arène est dans la rue... ■
Lire la suite:L'ïle des talayots